Pavillon de l’Aizen au Saidai-ji de Nara, intérieur sombre.
Au fond, un bouddha à la peau rouge, six bras, coiffé d’une couronne au lion, assis. L’une de ses mains tend la corde d’un arc. Le visage est courroucé — mais d’une autre colère que celle de Fudō Myōō ; une colère plus chaude.
Aizen Myōō.
Parmi les bouddhas, il occupe une place très particulière. Il prend l’aishoku — le désir — l’émotion contre laquelle le bouddhisme s’est toujours mis en garde, et il la transmue en force d’éveil. Un bouddha de la contradiction.
Quel bouddha est-ce
Aizen Myōō appartient à la famille des Myōō.
Son nom traduit le sanskrit Rāgarāja (« roi du désir »). Rāga désigne la passion comme entrave ; rāja, le roi. Soit : « le roi qui domine le désir ».
Domaines traditionnels :
- Transmuer le désir en éveil
- Le lien amoureux
- L’harmonie du foyer
- La teinture — par le caractère some/sen (« teindre »), il est devenu le protecteur des teinturiers
Là où Fudō Myōō « tranche l’illusion », Aizen Myōō « transforme la passion elle-même en éveil » — opération paradoxale propre au bouddhisme ésotérique.
Que veut dire « transmuer le désir en éveil »
Le bouddhisme classique a longtemps traité le désir comme passion entravante.
L’ésotérisme a apporté un autre regard.
« Bonnō soku bodai » — les passions elles-mêmes sont la voie de l’éveil.
Sans nier les émotions fondamentales de l’humain, et en les regardant en face, on accède à la force d’éveil qui s’y cache.
Aizen Myōō incarne cette pensée d’un seul tenant. Il saisit le désir tel quel et le retourne en éveil.
Son apparence
L’iconographie est immédiatement frappante.
- Peau rouge — couleur de la passion et du désir
- Trois yeux (un troisième au front) — vision transcendante
- Couronne au lion — roi des animaux, symbole de sagesse
- Six bras — chacun tient un attribut différent
- Assis sur un lotus
Les attributs des six bras :
- Arc et flèche — la flèche du désir, ou la pointe qui frappe les passions
- Vajra et clochette — instruments rituels de l’ésotérisme
- Lotus
- Un mudrā formé d’une main vide
C’est surtout la posture de l’arc bandé qui reste son signe le plus reconnaissable.
« Aizen » et le lien amoureux
De l’époque de Heian (794–1185) au Moyen Âge, Aizen Myōō occupe une place importante dans les rituels ésotériques ; plus tard, il devient un patron du lien amoureux dans la dévotion populaire.
Amour, mariage, harmonie familiale : ce qui était d’abord une force des passions a été relu, par les générations suivantes, comme une force qui relie les êtres.
Aujourd’hui, beaucoup viennent encore prier Aizen Myōō pour leur vie sentimentale.
Protecteur des teinturiers
Du caractère sen/some (« teindre ») dans son nom, Aizen Myōō a hérité du rôle de patron des teinturiers et des soyeux.
Croyance née d’une association graphique, mais profondément enracinée chez les teinturiers de Kyoto et d’Osaka. À Kyoto, certains lieux dédiés à Aizen Myōō sont entretenus par la profession.
Liens d’école
Les écoles qui l’estiment :
- Shingon — au centre
- Tendai — dans son volet ésotérique
- Shugendō — l’ascèse de montagne
À côté de Fudō Myōō, Aizen Myōō est, dans l’ésotérisme, l’un des deux grands Myōō ; on les rencontre souvent ensemble.
Où le rencontrer
Principaux temples :
- Saidai-ji, Pavillon de l’Aizen (Nara) — statue assise (époque de Kamakura)
- Jingo-ji (Kyoto, Takao) — statue d’Aizen Myōō
- Tō-ji / Kyōō-gokoku-ji (Kyoto) — au sein du mandala sculpté
- Kakuon-ji (Kamakura)
- Kume-dera (Nara) — ancien temple Shingon
Au Saidai-ji, en particulier, le Hatsu-Aizen de janvier et la fête de l’Aizen en juin rassemblent beaucoup de fidèles.
Au temple, l’étiquette est simple : gasshō, mains jointes.
Une note pour finir
Aizen Myōō a cette singularité : il ne rejette pas l’émotion contre laquelle le bouddhisme s’est le plus méfié — il l’accueille.
Peau rouge, six bras, arc tendu : tout dans son apparence dit l’intensité d’une émotion et la détermination à la convertir en éveil.
Plutôt que de répudier ce qui nous attire vers l’autre, on en fait la porte de l’éveil.
Pour qui prie un amour, pour qui s’étonne de s’éprendre, pour qui se débat avec ses passions, le moment passé devant Aizen Myōō peut encore aujourd’hui faire sens.