Préfecture de Chiba, Narita-san Shinshō-ji, salle principale. Battements profonds du tambour, mantras psalmodiés devant le feu.
Au-delà des flammes du goma, une grande statue à la peau noire, yeux écarquillés, épée en main, se tient debout.
Fudō Myōō.
À l’opposé des visages paisibles des Nyorai et Bosatsu, c’est un bouddha au visage courroucé. On l’appelle familièrement « Fudō-san », « O-Fudō-sama », et c’est, au Japon, le plus vénéré des Myōō.
Quel bouddha est-ce
Fudō Myōō appartient à la famille des Myōō.
Le nom traduit le sanskrit Acalanātha — « celui qui ne bouge pas » ; « Fudō » lui-même évoque une détermination inébranlable.
Domaines traditionnels :
- Trancher l’illusion
- Brûler les passions
- Protéger l’ascète
- Repousser les malheurs
Si Amida assure « le salut dans l’au-delà » et Yakushi « la guérison dans cette vie », Kannon « écoute les voix des humains », Fudō Myōō « tranche, avec force, l’illusion ».
Une émanation de Dainichi
Fudō n’est pas tant un être indépendant qu’une émanation de Dainichi.
Pour sauver tous les êtres, Dainichi — Bouddha-racine du Shingon — aurait pris cette forme courroucée.
Sous la colère apparente, c’est donc la compassion de Dainichi qui œuvre. On parle parfois d’une « compassion sous l’aspect de la colère ».
Dans l’ésotérisme, on nomme cette logique henge-shin : le Nyorai change d’aspect pour secourir les êtres.
Son apparence
L’iconographie est marquante :
- Peau noir-bleuté ou noire
- Yeux exorbités (ou un œil grand ouvert, l’autre mi-clos : tenchi-gen)
- Mâchoires mordant les lèvres en croix : gejōge-shutsu
- Épée dans la main droite — l’épée qui tranche les passions, dite Kurikara-ken
- Lasso (kensaku) dans la main gauche — corde qui retire les êtres de leurs illusions
- Auréole de flammes dans le dos — flammes du garuda, karura-en
- Debout sur un rocher — banjaku-za
L’épée enroulée d’un dragon — Kurikara-ken — figure souvent : elle symbolise la puissance qui éloigne les passions.
Sa tenue n’est pas celle d’un prince : un simple drap, marque qu’il se tient aux côtés des ascètes.
Les deux et les huit dōji
À ses côtés, Fudō a souvent deux dōji (assistants à figure d’enfant) :
- Kongara-dōji — paisible, mains jointes
- Seitaka-dōji — fougueux, gourdin à la main
Au lieu de deux, ce sont parfois huit dōji qui l’entourent.
Le rite du goma
Pour parler de Fudō Myōō, on ne peut éviter le goma, le rite du feu.
Devant l’image de Fudō, on allume un foyer ; on y jette des baguettes — les goma-gi — en récitant les mantras. Les flammes consument symboliquement les passions et les malheurs. C’est l’un des grands rituels de l’ésotérisme.
Le goma du Narita-san se célèbre plusieurs fois par jour, ouvert à tous. Tambour, psalmodie, lumière des flammes : peu d’endroits laissent éprouver de manière aussi tangible le monde de Fudō Myōō.
Liens d’école
Écoles qui le placent au centre, ou l’honorent particulièrement :
- Shingon — au cœur
- Tendai — dans son volet ésotérique (taimitsu)
- Shugendō — au cœur de l’ascèse de montagne
À partir de l’époque de Heian (794–1185), au fur et à mesure que l’ésotérisme s’enracine, la dévotion à Fudō se diffuse à tout le pays.
Le Shugendō a fait de Fudō son bouddha principal, accompagnant les yamabushi sur les sommets jusqu’aujourd’hui.
Où le rencontrer
Quelques lieux clés :
- Narita-san Shinshō-ji (Chiba) — grand temple Shingon (école Chizan). Célèbre pour le goma
- Meguro Fudō Ryūsen-ji (Tokyo) — l’un des Cinq Fudō de couleur d’Edo
- Mejiro / Meaka / Meao / Meki Fudō (Tokyo) — les autres « cinq couleurs » qui gardent Edo
- Takahata Fudō Kongō-ji (Hino, Tokyo) — l’un des trois grands Fudō du Kantō
- Ōyama-dera (Isehara, Kanagawa) — Fudō de l’ascèse de montagne
- Tō-ji (Kyoto) — au cœur du mandala sculpté, entouré des autres Myōō
- Les hauts lieux du Shugendō — Dewa Sanzan, Ōmine-san, Hiko-san
Au Narita-san, le goma du jour offre l’un des accès les plus directs au « lieu vivant » de Fudō Myōō.
Au temple, mains jointes, sans claquement.
Une note pour finir
Fudō Myōō a un rôle bien à lui : protéger par la colère.
La colère du visage est l’envers extérieur d’une compassion intérieure. Devant la statue auréolée de flammes, on peut voir aussi un miroir face à ses propres illusions.
Tambours et flammes de Narita, calme citadin du Meguro Fudō, montagne profonde d’Ōyama : un même Fudō Myōō, qui a soutenu, longtemps, chacun de ces lieux à sa façon.